Chiffon(s)

Lorsque j’ai découvert les chiffons de peintres de Thierry Marco, j’y ai vu à la fois Le jardin des délices de Jérôme Boch et la fresque qui ornait le chœur de l’église du village où j’ai vécu enfante.
Tous trois abritent des saints et des monstres, des hommes fuyant l’enfer et des anges, des femmes qui s’échappent et d’autres qui attrapent à pleine main le vide. La vie et la mort réunies.


le sang
le sexe et les larmes
les corps et les bêtes
la sagesse et la folie
sur le même plan
sans repli possible
l’envers du décor
exposé

A suivre l’invitation de m’y pencher pour voir, je me suis demandée quel était le lien entre ces personnages ? Iels coexistent dans l’espace de la surface, mais d’où viennent-iels ?
Devais-je partir à la recherche d’une piste, d’un fil les reliant ? Ne s’agissait-il pas plutôt d’un assemblage de figures, de scènes emboîtées les unes dans les autres, à la façon d’un rêve qui combine des éléments épars, sans souci de logique, de véracité ou de cohérence. Un torchon sur lequel l’inconscient se serait essuyé la bouche, le front en sueur.
J’arpentais les fantasmes d’un autre, j’escaladais son refoulé. Ne me perdant pas vraiment, je ne me
trouvais pas non plus…


Qui d’autre que la rêverie pouvait avoir les clés d’un rêve ?


J’ai compris que je devais moi aussi laisser venir ce qui remontais à la surface, lorsque l’eau est calme suffisamment longtemps pour que le limon se dépose.
J’ai collecté, telle une chiffonnière, des bribes en moi et autour de moi. J’ai laissé s’assembler ce qui voulaient bien l’être, j’ai observé l’avancée de certaines visions. Je n’ai rien forcé.


Petit à petit, les fantômes sont apparus. Des fantômes d’un genre particulier, destinés à exhiber ce qui est vécu sous un voile, passé sous silence, les mains devant les yeux.

où nous cachions-nous avant d’être trouvé.es ?


la trace sur le chiffon pose la question de ce qui existe
avant que de naître


nulle tentative de récit
parce que nulle tentation pour l’ordre


les époques se confondent
les lignes frontières dessinent
de la présence et de la danse


sans début
ni fin
sans gentils ou méchantes
saints ou putains


quelles vies contenaient encore les couleurs essuyées ?


moins chercher à trouver qu’à me perdre
face à la toile confiée
la réponse ne m’intéresse pas
elle viendrait interrompre le mouvement
l’aller-retour des yeux
l’émergence du rêve


qu’advient-il des vies qui n’ont pas en corps été révélées ?


quelles histoires possibles après que le.a peintre ait cherché à mettre au propre ?

.


Extraits


.

ce qui sommeille, retiré
dans l’inaperçu

amas d’insomnies

à la recherche du lieu fécond
entre l’eau et le drap

sur la toile inventée
l’en quête

.


le trait
dessille la masse
épuise les plis

tout à trac
dans l’indistinct
l’entre-tissé du dilué

figures passées au noir
desquelles émergent
les épaisseurs du temps

cri de fibres rompues
toile pauvre
impose son arrêt

.

.

la main s’attarde à définir

caresse faites aux nuances
saveur d’aube déjà

levée du coucher

au jour le jour
contours d’une vie
à même la tâche

corps du hasard
devenu paysage
visages à déchiffrer

l’œil tendu
attrape

le secret parle

.


.

suspendue au paysage des fronces
la main contoure l’accident

trace le secret d’espérer

.


.

scène de bal
silhouettes de souvenirs absents dansent sur le drapé

obsédés par l’avoir et le croire
le manger et le boire
le sommeil et la fête
l’hygiène

le pouvoir
le muscle et la souillure
la guerre
la guerre
la guerre

et l’avenir

.


.

entre deux regards visiteurs
les couleurs s’informent de l’existence de lueurs

peaux fripées
avachies sur le canapé du temps qui passe
elles inventent de nouvelles façons d’être
sans maître
ni système

bouton des seins
forêt de poils
masques de ferme

acide salive arc-en-ciel
doigts aux oreilles coupées
elles dépoussièrent à coup de langues-torches
danses cul-de-jatte
et chiffon de soi

.


.

les unes
sur
l’autre

bues
absorbées
par capillarité

cou
sur
toi

leurs
sur
le

gorgées
imbibée
à l’excès

plus aucun espace
pour respirer
se retourner

seule
l’occupation

.


.

souviens- toi chiffon

le raffut du vent
tint le pinceau

lit de pétales

fleurs ouvertes à leur extrême limite
extraordinaire éclat de pleine maturité
extraordinaire joie

étalées sur la toile
écrasées sur le tissus
dégorgées dans l’étoffe

se rejoignent
courant vie
à la rencontre les unes des autres

berges nouvelles
nuances devenues chair

.


.

souviens-toi chiffon

avant que l’œil ne trouve
que la main ne trace
tout était recouvert
par son empêchement

le temps reconfigure d’anciennes histoires
assemblées pour s’endormir

l’enfance est un ruisseau
évaporé

.



.

le songe 
suit d’abord le chemin
puis quitte le chemin

perce à jour

.


.

arrive quelque chose
qui n’arrive pas

matière de beaucoup de bruit
échantillon d’un peuple
réuni par l’eau
la couleur et les plis

charnier de personnages
sans bras ni jambes

sœurs siamoises
hydres pris dans une bousculade

garçons et animaux se maquillent
larmes réincarnées en fleurs
magma humain à la surface
iels s’étirent
se débattent pour respirer
ne pas être noyé.es

.


.

peu de mots peuvent être accueillis

bêtes de somme
assommées de lumière bleue


sans sommeil
isolés et peureux

d’amateur à mateur
de matrice à conso
de vendre à se taire
ventre à terre

l’absence de vent
l’ennui des mouches


espoirs en sueur
sous le ciel rasé

.


.

sans cesse
au bord de naître dans cette vie


démunis de savoir faire
peuple sans terre
spectacles à manger
concert à boire
carnaval en toute saison

le soleil n’a de cesse de ricaner

.


.

à tâtons
sait-on

toucher autre chose
plus loin

que ce qui nous manque

.


.