Rassembler ce qui continue de s’écrire dans l’après. Matériaux de pensées disparates tentant d’affiner l’émotion, de lui donner forme-s.
Cube, cylindre, étoiles à quatre, cinq, six branches, … Charpente de bric et de broc construite pour abriter le vide.
c’est dimanche
il est 14h environs
nous terminons de déjeuner
le téléphone de M. sonne
c’est ma sœur
je reconnais sa voix
« A. est vers toi ? …
c’est notre papa… il est décédé »
j’entends tout
je sais chaque mot avant qu’il ne soit prononcé
je me dis « ça y est,
c’est maintenant »
***
est-ce qu’un fruit meurt dès qu’on le cueille
quelques heures après ?
***
aimer s’est rapproché
***
tu es mort
j’espère que tu ne le sais pas en corps
je souffle à ton oreille
déjà bleue
tu n’avais pas besoin d’être malheureux
pour mourir
je passe ma main au dessus de ton cœur
en chasse la tristesse
***
là
sous les yeux
dans ta nouvelle présence
qui se nomme absence
***
la même impression de suspension que celle vécue
lors des jours suivants la naissance de mes enfants
bulle hors du temps
nous n’avons pas eu à arrêter les horloges
***
toujours devient un verbe
toujours remplace être
***
la mort te fait-elle devenir
un "comme tous les autres » ?
***
te choisir des vêtements
dernier bal
minuit te transformera en
qu’importe
te faire beau pour l’éternité
nous frottons sous nos aisselles
chacune à notre tour
nous frottons sous nos aisselles
le T.shirt qui enveloppera ta peau
linceul punk
les yeux écarquillés de l’employé
rarement rarium est aussi fun
***
toutses là
même celles et ceux qui ne peuvent pas venir
ont écrit qu’iels seront là en pensée
puisque c’est tout ce qui semble nous rester
toustes ensemble à faire semblant
semblant de savoir
savoir ce qu’il faut faire
faire comme si tout était normal
prévu
alors, on invente
à partir de ce que l’on a déjà vu
à partir de ce que l’on est
de ce que l’on a plus
comme on a pas voulu de l’église
il faut inventer encore plus
on pose des gestes
on dit des phrases
un ordre pour les gestes
une certaine façon de dire les phrases
ça passe
peine légèrement dissipée
une place pour chacun.e
des fleurs, des dessins
la musique que t’aimais bien
petite pièce de théâtre sincère
têtes baissées
main qui envoie un baiser
petit public solidaire
on fait les humains
on inhume
***
je fais l'orpheline
je père forme
***
j'aurai aimé que tu sois là pour voir ça
***
choisir de ne pas te réduire en cendres
préférer le temps long du feu de langue
***

***
poignée de mots jetée sur le père
consonnes sur le grand-père
voyelles sur l’enfant
poignée de citations sur le frère
de phrase sur l’époux
poignée de mystère sur l’amant
accents sur le collègue
parenthèses sur le voisin
une poignée pour chacun des toi
ne pas t’écraser sous taire
***
un cimetière n’est pas un lieu où on aime à bâtir
***
« ce n’est pas vieux… »
je mesure à quel point
la vie relève de la performance
pour certain.es
***
les cloches sonnent le rappel
Ting Ting Tombe
les heures creusent
régulières
le temps qu’il faut
qu’il faudra
tour de passe passe
le tien passe
ding ding deuil
dingue
dingue
dingue
***
te voici mort
surgit la possibilité de dire
qui tu étais
arrêter le temps
relier les points
voir apparaitre une forme
l’appréhender
te voici
mort
***
dans l’urgence des jours qui suivent ta mort
je fais collection d’anecdotes
fouille ma mémoire et celle des autres
il m’agit de faire surgir des souvenirs
afin que puisse disparaître
ce que je ne pourrai pas retenir
***
nous nous étions entraînés aux adieux
à chaque photo prise
à chaque départ
cela en tête
jeu silencieux avec le mourir
***
je pleure davantage sur l’absence
que depuis l’absence
sur ton absence de présence
que sur toi
j’ai connu ta voix
tes odeurs
les mouvements de ton visage
ta démarche
l’écorce l’enveloppe à peine la peau du fruit
***
les nuits deviennent de belles et touristiques visites de cimetière
j’observe les croix
de bois
de fer
je cherche le meilleur emplacement
l’ombre la plus douce
je veux trouver où le désincarné
te sera le plus habitable
je nettoie
j’arrose
j’écoute ce qui erre
je t’aime en ruine
***
je choisi une branche
du haut de laquelle
interroger l’horizon
avant que le lever du jour
ne l’enterre
***
peut-être aurais-tu préféré être fleuri
enherbé
empierré
enneigé
recouvert de baisers jusqu’à l’usure
caressé jusqu’à disparition
picoré par les uns
disséminé par d’autres
peut-être aurais-tu
tu ne seras pas
cela ne veut pas dire que
pour l’instant
seulement l’immobilité
***
maintenant, je sais
que le soleil qui réchauffe les os
n’empêchent pas la mort
je relâche un à un les doigts
agrippés au cou de la veille
pelures du jour déposées en offrande
au compost des rêves
***
à défaut de présence
regarder
à défaut d’une évidence de sens
d’une force consolatrice
Dieue aux fortes cuisses
renouveler l’acte de voir
constater soulagée que les fleurs témoignent
d’une mort sans larme
pieds joints, sauter
***
ce n’est pas toi qui fleuris
mais la fleur en toi qui te fleurit
ce n’est pas toi qui chante
mais le champ en toi qui ourdit
piocher colore jusqu’en bas des reins
les récits façonnaient ton corps
ils le façonneront encore
le soleil te germe.
la pluie te soulage
la faux se doit d’être tenue
par des mains sans gants
alors, la terre remercie
ce n’est pas toi qui meurs
mais la vie qui allonge le bras
***
ton absence
s’insinue dans chaque petit moment de vide
la moindre fissure
le déplacement flottant entre deux lieux
deux gestes
je rejoins ma voiture sur le parking, monte à l’intérieur, m’attache, je descends relever le courrier, j’épluche un oignon, le cisèle, je taille des branches dans le jardin, je parcours les 300 m qui me séparent de la bibliothèque, j’attends à une caisse, je regarde par la fenêtre, je me brosse les dents en me promenant dans les différentes pièces de la maison, je reviens à moi après l’amour, je m’endors
c’est aussi l’eau qui se fige
la pierre qui modifie le parcours de la rivière
l’animal sauvage
biche
chamois
qui traverse devant moi
un millefeuille dans la vitrine d’une boulangerie
un bonnet rouge sur la tête d’un inconnu
un rêve dans lequel tu apparais
enfin
***
au téléphone
je m’attends à entendre ta voix me saluer derrière elle
je m’attends à
je m’attends
je t’attends
j’attends
j’attends ta voix
***
les larmes font barrage
à l’immense sécheresse
qui menace de m’envahir
je ne veux pas devenir
un désert de rage
***
la mort est la pire des forceuses
elle oblige à dire oui
alors que tout l’être hurle
non
non à la mort
oui à la vie
dans le même cri
***
la chose est dite
tout reste à défaire
meubler ta mort
la rendre habitable
***
dans cette absence
d'essence
des sens
de sens
tu
au plus proche du rêve
***
j’écris pour te retrouver
j’écris pour que tu me laisses tranquille
***
rendu au temps d’avant son invention
sans histoire
ni mémoire
habité d’inconnus
derrière l’horizon
de l’autre côté de l’imagination
mystère d’avant la lettre
***
la mort mord
retour à l’état d’avant langage
de l’a-parlance
avale monde de tes lèvres closes
***
ma solitude est le seul endroit
où je peux te parler
***
le passé
à chaque instant
en attente de sa source
le présent s’évapore
gonfle les quatre fleuves
les mots pour berges
***
je sais à demi où
à demi comment
tu te trouves
***
je crois aux forces de l’esprit des corps vivants
l’esprit des corps morts ne s’appelle plus esprit
cela n’enlève rien à sa force
***
il n’y a pas davantage de pourquoi je pleure
que de pourquoi je danse
***
dès qu’il y a amour
il y a perte
dès qu’il y a cours d’eau
il y a noyade
dès qu’il y a feu
il y a brûlure
dès qu’il y a arbre
il y a vent
dès qu’il y a aube
il y a grandir
dès qu’il y a nuit
il y a histoires
***
je commence par me souvenir
puis j’imagine
de temps à autres
avec de la chance
je réussis
à t’entre-voir
***
ta chambre de pudeur
trop grande
pour y faire raisonner nos voix
chargée
de mots re
tenus comme preuves
d’amour
***
tes os dans le nid
sous la terre
***
je prends soin de la marche
de la caresse
du jardin
détecte chaque prise dans la roche
chaque aspérité refuge
au creux de corps inconnus
je veille sur le sommeil
en observant le ciel
je découvre les mots à venir
en jardinant la parole
je prends soin du ciel
cela n’a rien à voir avec toi
cela est tout avoir avec toi
***

***
pourquoi ?
pour
suivre
***
envahie par la fatigue
le découragement
continuer lorsqu’on ne peut plus continuer
préparer un repas
remplir le lave-vaisselle
aller chercher l’enfant à l’école
dans un
comme-avant-dernier-souffle
m’entendre déverser
cascade de syllabes
pou-ah
pou-ah
pouah
pouah
poids
poids
paah
paah
pah
pah
pas
pas
pa
pa
pas
pa
pa
plus rien ne sépare
pas pas de papa
pas de pas papa
continuum expiré
***
la mort est souveraine
je veux lui voler sa couronne
de père en fille
***
lumière changeante
devant la fenêtre
à cette place que tu chérissais
me gaver d’autant de paysages
que ton regard pouvait en avaler
***
cueillir du lilas
branches en fleurs
à laisser mourir comme les autres
dans un vase empli d’eau
***
ta mort est de l’ordre de l’étang
à la surface lisse
noir et calme
quel que soit le ciel qui vient s’y refléter
rien n’y pénètre
aucun rebond pour la pierre lancée
enfermement du noyé
***
est-ce parce que tu étais mort hier
avant-hier et
avant avant-hier
que tu le seras demain ?
***
mes yeux pansent ton absence
tu deviens l’homme invisible
***
le cuit créé le cru
la mort la vie
***
le livre des questions est fait de sereines affirmations
de pierres et de tombes habitées
***
en les écrivant, je
tout à la fois
construis et ruine
mes souvenirs de toi
***
tu m’offres une porte
grâce à ta mort
je peux pénétrer la terre
reconnaître dans les branches noires et nues d’un foyard
le dessin de ses racines
***
je tente des phrases à l’intérieur desquelles ta vie peut continuer d’être au sec
***
la mort n’a qu’une amie
la vie
la mort n’a qu’un amant
le temps
***
***
un an
nos mots
nos larmes
nos chants
nos souvenirs
pour te façonner
te prêter mort
comme on prête vie
***
ta mort s’entasse
en petites piles de manques
de pertes et d’impossibilités
non-vécu accumulé
commence à peser lourd
***
tout ce noir
non résolu
ce soir
non révolu
histoires non sues
signes non lus
espoir déçus
amour reçu
tout ce perçu dérisoire
tout le reste inconnu
***
un évènement est le plus souvent un détail
regardé par plusieurs personnes en même temps
un évènement qui ne l’est que pour une seule personne
a tout sauf à voir avec un détail
***
l’air s’emplit d’un petit matin que tu ne connaîtras pas
je me demande si je peux dire que tu es parti
toi qui étais si casanier
redoutais jusqu’aux départs en vacances
l’herbe pousse verte
la rivière bavarde
le printemps remplace l’hiver
je me demande si je peux dire que tu nous a quitté
toi qui chérissais chacun.e
te réjouissais de chaque nouveau né
***
profusion du printemps
colonisation végétale
invasion de flux
le silence et le calme déterrés
l’hiver et la mort avaient l’avantage
d’être modestes
***
la lune se lève en berceau
les fantômes ne sont pas étanches
***
chaque bourgeon qui éclate
scelle davantage
enfonce le clou
tourne la vis
dans quel sens
dans quel sens
le soleil
la fête
la nuit raccourcie
quel hommage ou oubli
la vie te fait-elle ?
***
les mots essorent les souvenirs qu’ils aident à exprimer
fruits ne pouvant plus être pressés
***
est-ce que je sais que tu es mort
ou est-ce que je le crois ?
il était plus facile de le savoir
quand ton corps était là
raide et froid
maintenant, je dirais que je te crois mort
même si je ne peux plus le vérifier
***
le mot arc-en-ciel
ne dit rien des couleurs
nous les voyons pourtant
***
à partir de quand, depuis quand
ce qui battait en toi
était le temps qu’il te restait ?
***

***
la flamme rentre dans ses épaules
évite prudemment de dire
plus loin qu’elle ne voit
***
je ne veux pas y passer ma vie
parce que ma vie passe comme un vol d’oies sauvages
grand V qui fend le ciel sombre de novembre
en direction d’un peu de chaleur
***
je te convoque au cadastre du ciel
pull relevé sur les seins
face au vent
***
perdus
le regard
la pause
la caresse
instruments de lien
avec lesquels se tissait
l’attache
le souffle
le pas
la parole
perles de souvenirs roulés entre mes doigts
percées d’impuissance
***
regarder l’impossible dans les yeux
suffisamment longtemps
lui faire baisser ses attentes
***
c’est l’été
mon corps pense moins à toi
dans cet oubli
uniquement des moments qui ne peuvent être oubliés
***
l’idée du bouddhisme qui voudrait que tu continues de vivre
sous une autre forme, dans tout ce qui est vivant
ne sera-t-il pas plutôt à moi de te rejoindre
le moment venu, dans tout ce qui est mort
***
l’impossibilité de te toucher
rend ta mort palpable
***
je n’existe plus au tu
tu n’existe plus qu’au je
***
tu t’amuses à parler par ma bouche
quand je m’adresse à mes enfants
quand j’évoque de sujets qui étaient les tiens
tu m’obliges à vieillir à ta façon
j’ai des poches sous les yeux
pas le choix que de te ressembler
vivant, tu assurais toi-même ton besoin d’être
dorénavant il te faut de l’aide
bonne fille je m’y colle
je me fais moyen de transport
cela m’épargne d’avoir à crier « ta mort insupportable ! »
***
tu voyageais à l’intérieur du retour des saisons
sans lassitude la même balade
les mêmes endroits
atteindre ce qui revient
te découvrir à chaque passage autre
très légèrement différent
ressassement entretenant un chemin ouvert
connu et pratiqué de toi seul
foulé par aucun.e autre
re re re
re re
re
re
***
ce dont tu es mort
ce dont tu ne parleras jamais
***
je creuse sans fin
dans ce que tu n’as pas dit
lourdes pelletées de réponses imaginées
ton amour
empierré de silence aux arrêtes tranchantes
je butte contre la roche
questions insoulevables
récit arrêté
***
il ne faut pas longtemps pour qu’un chemin se referme
pour qu’une ancienne route soit envahie par l’herbe
nos constructions sont fragiles
inertes dès l’origine
morte dans leur matériaux
épinettes, ronces et liserons
ont la vitalité de l’inconscient
la force d’une source
l’énergie et la présence des couleurs
***
réussiras-tu à vivre
à l’intérieur d’écrire ?
***
je passe tous le jour à sombrer
la lumière
celle traquée la nuit
revient au matin
rassurée je recommence
l’éreintant travail
de l’éteindre
***
le blanc dans la page
le silence qui suspend la conversation
le regard qui quitte le sous-les-yeux
et va se perdre au loin
l’inexprimable contenu dans l’inexprimé
***
le temps
en lieu et place
de visage
***
la terre en deuil de tes pas
les vivants déplacent des pierres pour cultiver leurs champs
les vertus d’une plante mêlent force et mépris de la mort
j’écris ta mort pour qu’elle ait enfin lieu
***
les pierres aussi vont devenir
***
il sera un jour
dans un ailleurs lointain
et long à venir
une naissance
par laquelle tu rejoindras
le mystère que tu avais cessé d’être
où seront élimés
tous les costumes
que je t’ai fait porter
où mon regard
de nouveau nu
te verra tel que
dans l’absence
il sera un jour
dans un ailleurs lointain
et long à venir
une eau calme
dans laquelle jamais
sera consolation
où seront accumulées
toutes les peaux
que tu auras quittées
et mon regard
de nouveau nu
te verra tel que
dans la présence
***
